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Pour celles et ceux qui n'ont encore pas lu Reclaim, recueil de textes écoféministes de Emilie Hache

Rapport de lecture

Reclaim qu’on pourrait traduire en français par : « récupérer », « réhabiliter », ou encore « se réapproprier » quelque chose dont on a été dépossédé. Ce terme rassemble des mouvements de terrain, des chercheuses, des historiennes, des théoriciennes qui se réapproprient ce qui été mis du côté des femmes (la nature, les émotions, le foyer,…) dans une logique de dévalorisation, de destruction réciproque du féminin et de tout ce qui y est associé. Reclaim est une anthologie de 15 textes, 14 Américains, 1 Indien écoféministes dont la pluralité des formes exprime la multiplicité des expériences, des origines et des militantismes des femmes qui incarnent le mouvement.


Se réapproprier la nature

La révolution scientifique du XVIieme siècle a modifié notre rapport à la terre et par de même à la nature. Là ou la société s’inscrivit pendant des siècles dans une dynamique d’unicité du corps humain, du cosmos et de la terre, les contraintes culturelles lié à la productivité et la commercialisation des biens dans une volonté d’enrichissement économique et individuel, ont entrainé l’exploitation des ressources. En naquit un dualisme nature – culture avec d’un côté la matière symbole de « corruption », « impureté » et de l’autre la « raison, la pureté, l’esprit » (p.20). La terre – mère nourricière – est mise en parallèle - dans des écrits historiques et philosophiques à travers les cultures et les continents- avec le corps de la femme par son rapport à la vie. Par cette approche, la légitimation de l’extraction contrainte des ressources enfouies dans les profondeurs terrestres est une autorisation implicite à la violence et la domination du corps de la femme. L’écoféminisme se base sur cette constatation pour établir un premier lien entre capitalisme et patriarcat. Le militantisme féministe libéral traditionnel va chercher à se détacher, à rejeter cette Nature définie par les sociétés modernes comme sans valeur et dominée et à laquelle la femme a longtemps été associée par le patriarcat. Cependant, rejeter ce lien revient par de même à exclure la majorité des femmes qui s’y identifient par le rôle que notre société moderne leur a historiquement attribué, et revient également à négliger le contexte écologique actuel. Les militantes écoféministes cherchent en revanche à se réapproprier (reclaim) et redéfinir cette Nature, et par de même revaloriser le corps féminin et son rapport à elle. Pourtant la tâche n’est pas des moindre, « comment reconstruire un lien avec une nature dont on s’est exclu car on y a été identifiée de force ? » (p.51). Aussi, ces femmes cherchent à défaire la notion de « nature blanche, masculine, capitaliste hétéronormée » et se proclament « nature féministe, noire, sacrée et vivante » (p.55)


Se réapproprier la notion de politique en prenant son essence dans les expériences multiples de femmes

Les femmes du Women’s Pentagon action qui tissent des écheveaux de laines, les lesbiennes séparatistes de l’Oregon qui se réapproprient la ruralité, les militantes de classes ouvrières aux US qui se mobilisent contre les déchets toxiques, les femmes du mouvement social Chipko qui se battent contre la déforestation : l’écoféminisme réuni en son sein des expériences de femmes multiples et qui ne se revendiquent pas toujours comme appartenant à ce mouvement. Leur activisme s’ancre dans leur histoire, leur culture et leur expérience sociale, loin du militantisme écologiste traditionnel. Elles partagent un désir commun – plus ou moins conscientisé mais très concret – de se protéger elles-mêmes, protéger leur famille et/ou leur communauté. Ces mouvements utilisent un langage et des codes qui leurs sont propres, qui ne sont ni bureaucratiques ni techniques ni à grande échelle et sont de ce fait dénigrés par les politiciens. Pourtant leur politisation est fondamentale. Loin d’en être déconnectée, elles redéfinissent la politique : « si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution » en portant « leur peine privée sur la sphère publique » (p.105 et 122 Ynestra King) et en puisant leur énergie dans leurs émotions, l’art ou encore la spiritualité. D’une manière plus générale elle se réapproprient la notion de pouvoir, il s’agit de sortir du système patriarcal de « pouvoir sur » se basant sur la domination, la concurrence à une dynamique de « pouvoir avec » qui agit à travers nous, nous devenons alors « le canal de l’autre, sa sage-femme » (p. 180 Joanna Macy).


Renouer avec la spiritualité en réinventant nos mythes

Les symboles et les mythes ont une forte influence sur la psychologie et la politique par leur impact sur les schémas de pensée. Or une femme ne peut pleinement s’identifier à un Dieu mâle, et reste donc spirituellement et psychologiquement dépendante de l’homme. La domination de ce Dieu sur l’univers légitimise par reproduction celle de l’homme sur la société et le foyer. Dans les écrits des religions patriarcales les femmes sont présentées comme un réceptacle faible et vicieux ; par le péché d’Eve, elles « conduisent à la corruption de l’humanité » et sont « la porte du diable » (p.62 Susan Griffin). Pendant des siècles les femmes ont été privées de symboles religieux, l’une des clés de leur émancipation d’après notamment les écoféministe dites culturelles, consiste en la réappropriation de l’ancien culte de la déesse. Et « la signification la plus simple et la plus fondamentale du pouvoir symbolique de la Déesse, est la reconnaissance légitime du pouvoir des femmes comme bienfaisant et indépendant » (p.89 Carol P. Christ). Ce culte passe par des cercles spirituels non-hiérarchisés et valorise à la fois les cycles de la nature, de la vie, du corps féminin, et la volonté des femmes. Il est le symbole de leur pouvoir, de leur autonomie. Contrairement aux religions patriarcales qui conçoivent systématiquement les femmes dans leurs liens avec l’homme, le culte de la Déesse valorise indépendamment les liens des femmes entre elle, notamment le puissant lien qui existe entre une mère et sa fille.


Réunir les approches constructivistes et essentialiste en un objectif politisé commun

L’écoféminisme prend sa source dans de multiples expériences et mouvement politiques, mais aussi dans plusieurs approches philosophiques, théoriques et historiques. Alors que toutes ces femmes sont animées par le désir commun « de résister aux déférentes formes de domination pour une émancipation humaine et pour sauver la planète », les travaux écoféministes sont « hétéroclites en façon de penser » (p.320 Elisabeth Carlassare). 2 courants s’y distinguent : l’écoféminisme social/socialiste, qui milite pour un changement politique, économique et social, et l’écoféminisme culturel pour qui l’émancipation des femmes passe par la spiritualité et l’évolution de la conscience de soi. L’écoféminisme social revendique une approche constructiviste en attribuant la proximité des femmes avec la nature à une construction des société modernes : les femmes ne militent pas pour la nature du fait de leur rapport privilégié avec elle, mais bien parce qu’elles sont les plus touchées du fait de la place que la société patriarcale leur a donné. Ce mouvement se désolidarise des écoféministes culturelles en lui reprochant son essentialisme, utilisé d’ailleurs par le patriarcat pour opprimer les femmes. Cependant, là ou les écoféministes culturelles établissent un lien entre le féminin et le principe de vie, elles le font en se réappropriant la notion de nature et la spiritualité. Également, l’attribution systématique du principe du féminin au sexe de la femme et au genre féminin est un raccourci de nos sociétés modernes que l’approche culturelle invite à réinventer. Leur approche essentialiste doit être avant tout comprise par son degré d’efficacité politique et se révèle être une stratégie d’opposition consciente, dans un contexte historique et politique particulier.




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