La Puissance des Mères

Pour un nouveau sujet révolutionnaire


En tant que lectrice, je n’aborde pas de la même manière les ouvrages politiques, de recherche ou d’histoire – dont je m’imprègne lentement, en surlignant des phrases, en prenant studieusement des notes sur mon cahiers – que les romans, les histoires – que je dévore goulûment, dont je tourne frénétiquement les pages, jusqu’à en corner certaines.

Fatima Ouassak n’est pas romancière, elle est politologue et conférencière. Son livre est un manifeste, politique et engagé. Et pourtant, je me suis surprise à le lire comme je l’aurais fait avec la plus passionnante des histoires. Sans doute car elle nous embarque dans la sienne, d’histoire, celle d’une mère arabe de Bagnolet, qui subit et constate de multiples discriminations, avant d’y puiser sa force et son combat, et de s’unir avec d’autres pour gagner en puissance et devenir « Dragon ».


La première partie du livre est émotionnellement difficilement supportable - tant elle reflète une dure réalité – et pourtant terrible nécessaire. Nous y vivons avec elle son quotient de femme arabe de classe populaire, de femme enceinte puis de mère, simplement résumable en une phrase : « on subit la discrimination du ventre de nos mères jusqu’à la tombe ». La maternité impose à elle un paradoxe profondément ancré dans les meurs : d’un côté la force qu’elle ressent en devenant mère, le besoin viscéral de protéger son enfant, de changer le monde pour lui, et par opposition, les injonctions sociales d’un système qui attend qu’elle soit discrète, qu’elle se pli, qu’elle se taise, et subisse en silence les violences gynécologiques lors de l’accouchement, ou encore les nombreuses discriminations du corps enseignant envers ses enfants. A travers différents dialogues rapportés, entre des parents arabes et des enseignants, elle témoigne d’une école ayant un problème avec « les cheveux quand ils sont crépus, la langue maternelle quand elle est arabe, avec la religion que c’est l’Islam ». Ce sont là des situations simples, presque banales par leur contexte, du racisme ordinaire sous fond de cours de récré et de jeux d’enfant, et pourtant qui lors de la lecture vous prennent aux tripes et vous révoltent.

Elle y raconte son combat, celui d’une mère écologiste convaincue, qui souhaite une alimentation respectueuse du vivant pour ses enfants. Elle ira proposer à la Fédération des Parents d’élève la mise en place d’un menu végétarien à la cantine, qui sera immédiatement interprétée comme prise de position religieuse pour la viande hallal. Elle sera exclue, isolée, traitée de radicale. Car là ou une femme blanche avec le même discours serait simplement qualifiée d’écolo soucieuse de la santé de ses enfants, elle, mère arabe musulmane, est perçue comme une menace à la laïcité.


A la lecture de ces lignes j’étais agitée, révoltée, j’avais envie de me lever et de me battre avec elle, je me disais « si j’avais été l’une de ces parents d’élève je l’aurais défendue moi, je me serais mise à ses côtés ! » Enfin, j’aime penser que je l’aurais fait… car en parallèle j’étais habitée par un sentiment de honte. Bien que féministe engagée, je n’ai jamais vraiment réfléchi activement aux difficultés de ces mères de banlieue, différent en beaucoup de point de mes problématiques de femme blanche de milieu bourgeois. Au-delà de l’indignation qu’il provoque, je vois en ce texte une utilité éducative, de sensibilisation à la réalité de ces femmes.


Le texte prend des tournes plus optimistes et se transforme en projet politique, elle y raconte comment, en s’organisant, en s’allient à d’autres mères et en créant le front de mère de Bagnolet, elle réussi à remporter de belles victoires, à être reconnue et ouvrir des portes, faire tomber des barrières : « à 7 si on est déterminées, on change une ville ».Alors que le système attends de ses mères qu’elles fassent tampons et apprennent à leurs enfants à renier leurs origines, leurs différences et leurs valeurs pour s’intégrer dans la masse au sein un système raciste et inégalitaire, elles décident de prendre le contre-pied et de mettre la transmission de leur héritage au cœur de leur projet.


Le Front de Mères n’est pas uniquement composé de mères, mais sa particularité est de les faire exister comme sujet politique central, qui mène une lutte juste car fondée sur l’amour pour leur enfant.

Elle lance un cri d’espoir : « Il n’y a pas de fatalité » ! Il existe des mères partout et elle leur propose de s’unir pour une lutte sociale (contre le racisme, l’exclusion) et écologiste au tour d’un intérêt commun : celui des enfants.

Et bien que n’étant pas mère je me reconnais dans ce projet politique qui met en son centre le soin, la tolérance et le respect du vivant et change ainsi radicalement des programmes habituels acceptant le système actuel comme une fatalité et n’y apportant que d’infime amélioration. Et même si ce chemin est complexe et semé d’embûches, je suis profondément consciente de la nécessité de ce changement radical. Son optimisme et la force qu’elle trouve dans le collectif sont, dans l’obscurité de cette lutte, des lueurs d’espoir et d’inspiration.

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